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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 18:45

Un voyage: les hommes sont tous à la fin de leur temps
Une folie qui alors dut être traversée pour parvenir à goûter les berges et montées ardues du fleuve; une source qui se gagna seul; une descente maintenant possible de toute la voix de la possédée, Jeanne des Anges, ou Sounanda: qui accuse-t-elle donc, et de quel interdit souffre donc-t-elle ici ? L'une ou l'autre est-elle chargée de remords, quelque part en aval ? La catastrophe qui a déjà eu lieu, et vers laquelle tous nous marchons, permet-elle que tinte la cloche des moments sublimes, qui défient la logique ? Un voyage, encore, mais qu'y-a-t-il d'autre, tous pressent la femme de parler, l'homme prend tous les détours possibles, sachant l'issue, préservant le lecteur et le bourreau, l'homme est contraint par l'impossible du dire la catastrophe; dans La descente pourtant il n'y a pas de race de seigneurs, le long de ce fleuve, de tout fleuve, il n'y a que des pélerins, seule cette marche rend l'humanité synchrone. Mais l'introduction est bien la même, en forme d'excuse, comme dans tout départ, vers les solitaires de joie, même si ici le temps manque un peu, même si les hommes sont tous à la fin de leur temps.




La dimension pèlerine, corde super-enroulée
Pour l'heure, une énorme pierre m'écrasait la poitrine, il me fallait m'arrêter pour attendre mon souffle, la vache ne me dérangeait pas, mais surgit le Baba qui m'offrit le thé aux cinq items, qui me conforta seul vers tout ce qu'il fallait voir et pas seulement la glace, la glace, « pour eux seule compte la glace, ice, ice, ice » ! Le Gange coule en contrebas, rasa de mantras, yoga cellulaire, en une « Hola » se propageant tout le long de l'unique colonne, mue du fleuve, pèlerine. C'est une descente: peut-être le chemin pour venir a-t-il disparu soudain, cette dimension enroulée, dont la vie n'est que théâtre; nous déroulerons cette dimension là, et ne pourrons donc pas toujours garder l'ordre des événement; mais que celui qui est dans l'eau, dans les plantes et dans les arbres nous donne un langage au moins pour un moment ! Allons-y.




La représentation ne cède pas sans trauma à la parole
Nous n'avons pas encore pu échanger entre nous-mêmes un seul mot: dans le traumatisme du vivant, la parole est de la descente. Nous avons tant changé ! Nous faisons des erreurs dans notre témoignage ! Nous ne sommes restés que la nuit ! Nous nous embrouillons ! De cette mémoire-là que gère le corps dans sa contingence, que reste-t-il quand les corps ne sont plus ? Que migre ? Que persiste ? Changer ? Pleurer ? Laisser fuir sa vision de près ? Qui reconnaître à la descente quand on n'a croisé personne à la montée ? Seul au sommet, des milliers sur la route, retrouvés, tous; ce matin là pourtant le Baba n'avait vu passer encore aucun groupe, avant moi, aucun groupe vers l'Ice, que je ne cherchais pas exclusive, moi qui soufflait. Où étaient-ils ? Une simple date suffisait-elle à faire disparaître tout un peuple ? Un pèlerinage peut-il se tarir subitement ? Ma catastrophe était-elle de la même nature, plus de glace, plus d'autre-du-moi ? Mais je les trouvai le lendemain; pendant la montée, est-ce qu'on a à l'esprit de s'occuper des gens que l'on voit ? On ne fait qu'imaginer, et il faut d'abord que la grosse pierre nous oppresse pour voir, cette énorme pierre que la vie durant il nous faut rendre objet, introjection absolue. De la porte ultime se règle le problème de la descente: une absente enfin inutile, auprès du ghat que depuis toujours l'on cherchait. Brahmapuri.




Le défi pèlerin
La création porte en son sein son enfant dont le nom est destruction. Shiva Festival. Entre, un point, le plus infime des points: nous. Mais plus je parlerai, plus notre récit avancera tel le Gange, sur le chemin de la source. Ensuite, viendra la catharsis, c'est cela notre plus grand espoir, cette vina du silence dont il est impossible de communiquer le son aux ignorants, ce but du voyage... L'extraordinaire silence externe de ces altitudes, la montée aux poumons absents, le fleuve qui parfois s'endort. Vers la source est le défi pèlerin, désir de la source, océan et la mort, les corps descendent, Bénares.



Parfois aussi, il se réfugie sous de nombreuses couches glacées, le corps de l'eau devenant alors en partie sa propre maison, en partie son toit et en partie son habitant. Parfois, par une fissure qu'il perce dans la glace, l'habitant se fraye un chemin et sort pour reprendre son cours. Vous êtes des pélerins, le fleuve en est un aussi, mais vous allez vers les hauteurs et le fleuve se dirige vers le bas, en réponse à l'appel de l'océan. A cause de ces flots qui s'opposent, de ces désirs qui s'opposent, tous ces moments de vie et de mort oscillent.




Cette pente de nature qui nous est propre et commune
Le but s'est confondu avec le drame. De l'intérieur. Il n'y avait pas d'autre bruit, à Badrinath, que le grondement de l'eau, que ce bruit continu, naturel, et de désastre d'amont dons nous étions en quête. Le lodge tibétain près de la gare routière, la couverture lourde, fraîche et épaisse, le gardien habitué à lancer les départs du petit matin. Le doute parfois emplit tout le lit; mais ici la nature berce-tance, l'idéal se conforte au groupe, tous sont venus ici. Comment conserver cette communauté de lumière, quel est cet autre plan de source ? Car il n'y avait rien ici, et nous le savions depuis toujours, et pourtant nous montions précisément en cet endroit, et pourtant nous en étions heureux; la descente nous donnerait bien, à chacun d'entre nous, notre troisième, celui-là même qui tient à ce plan, mais cela nous l'ignorions pourtant encore. Esbroufe, cette histoire de glace; mais le flux devait encore nous prendre, seuls et immenses, à jamais de sans retour, car nous avons vu de nos propres yeux: nous sommes allés au-delà de toute description, face-à-face de Soi et de la nature, de Purusha et de Prakriti, sans plus d'inter-règne, et au regard même, direct, de la pente seule de la nature qui nous est propre et commune, qui est bien de cette source vers laquelle certains de nous veulent monter. Il n'y a pas d'autre vue, sur le plateau atteint.



Parlons du moment où nous gravissions la montagne, ou, même avant, quand nous désirions la gravir, le coeur plein du rêve de l'arrivée.




Pourquoi ne serions-nous tous pas possibles ?
Qui parmi vous n'a pas encore parlé ? Cette parole encore blottie dans le giron maternel ? Tu recherchais Chtonos et son placentaire, comprimé de bonheur-enfance; aujourd'hui le vent souffle, et le sommet n'est plus question de mots, mais bien de vent, de température et de sourire: dans cette extase, comme en amour, en douleur, et en beauté. Nous sommes hors toute ressource. Le peu qui peut retenir à la surface. Certains d'entre-vous seulement m'ont déjà rejoint sur cette scène. A notre tégument pur se tend, se développe, la dernière émergence de la vibration que nous sommes, de et depuis notre détachement originel, qui nous pousse vers notre  unique, et dans un au-delà de toute analyse. Quête du surhomme, et des milliards de surhommes sont possibles, pourquoi ne seraient-ils pas possibles ? Ici on tombe haine; nous avons tous ce fleuve amniotique intérieur de notre être placentaire, ce flux-là, non nutritif, eau pure, goût pur, Ganga interne, ce goût horizontal, notre premier immense, flux dont chaque passion est un absolu co-extensif de notre être.



Une rivière souterraine arrosait sans nul doute son désert intérieur.

 

 

 

La mort du père est toujours en devenir
Nous installions alors, enfants, des ficelles qui nous faisaient communiquer à sa chambre; aujourd'hui encore viennent des pleurs de joie/chagrin. J'étais son préféré, et peu importe le nom de sa maladie, celui de la mienne: brutalité de ta mort, grande-aïeule. Viendront d'autres, plus indifférentes parce que morts d'absents déjà, ou morts de peu investis; puis refrappera un jour de  brusquerie: la mort jeune. Mais un devenir, toujours: où est la mort du père ? L'amour confisqué en enfance; puis cette parole à trouver en pleine retraite d'adulescence. Vers le pèlerinage.  Aujourd'hui Lokenath descend le Gange, mais moi de l'Occident je n'ai pas d'image des derniers instants, le sable des sources doit bien encore être porté à la Madeleine. La ramener chez elle, et moi, pèlerin, rejoindre le giron de mon enfance. Nous sommes pour l'heure flottant autour du courant immobile, Om Ganga Om Ganga Om Ganga !

 

 

 

Seul le pèlerinage entre aux deux portes du fleuve
Cette eau là a ici et maintenant la couleur des cendres qui recouvrent le corps de Shiva le renonçant. Sans aller nulle part, on ne peut connaître ces villes dont le coeur est un temple; et même tous ceux des marchés y tiennent à moitié encore, et tout abandon leur serait fatal, quoi qu'ils en disent; la Ganga est le temple de cette vie, et nous sommes ici sans presque avoir fait de plan, et sans vraiment avoir un congé. Je me suis décidé, le tout premier voyage est celui que l'on décide à faire sans aller vers une femme, l'emmener, ou la suivre; le pèlerinage a cette seule particularité de n'accompagner aucune femme, il n'y a aucune femme entre le fleuve et toi. Cela vient presque subitement, ce départ; comme un livre que l'on oubliait depuis toujours, et qui donne subitement l'endroit, cet endroit dont on entendait parler depuis l'enfance même, un son du  sein de l'enfance. Et puis qu'est-ce qui fait dire que ce doit être maintenant ? Maintenant: tu n'es donc plus seul, tu ne pouvais  partir seul entre ta porte de glace et ta porte de feu, Badrinath-Varanasi. Voir, être, ressentir les portes du fleuve: l'enfance est une, la femme est l'autre, seul le pèlerinage tente les deux portes.

 

 

Expériences, paysage, inscription
Tout est affaire d'attention, de moment, et aussi de première vue. On est passés bien des fois, et cette fois-ci s'éprend comme un impossible réalisé, une carte d'attente qui a ressurgi, impérative, dictée. Mais comment ai-je désiré les flammes du fleuve, comment donc ai-je réalisé les soirs oranges de Bénares ? Comment suis-je déjà venu ? Et cette présence, évidente, de la seule frontière, d'un lieu à qui j'appartiens et qui m'appartient, cette chance qui n'est que conséquence, de marcher sur ce chemin là, gravé depuis quand, gravé par qui, en moi ? Cette cloche qui sonne, sonne depuis toujours en moi, m'atteignant à cette fraction de temps, avant même que d'être né, comme un présent de toujours, toujours repoussé un peu plus loin. Toutes ces étapes sont une partie de nous-mêmes, tout est là, réel, jusqu'aux moindres détails, sans rupture aucune, tous ces moments fonctionnent. Mais que disais-tu donc ? J'ai été repris par cette émotion, d'autres chemins attendent, une logique se déploie, dévoile, originaire. Le récit retrouvé, de par ses coupures temporelles, formait la carte que nous suivons, nous sommes notre propre récit de voyage, dès lors que nous sommes ici, confrontés à notre propre darshan, et nous ne savons pas qui construit le voyage. Quelle suite ?



C'est-à-dire que toutes les expériences que nous avons faites, comme celles que nous n'avons pas encore faites, sont présentes, chacune à sa place, comme un paysage. Le moment venu, nous passerons au milieu de ces scènes. Une inscription ! Ah ça c'est beau !

 

 

 

Faire ce pèlerinage peut vraiment rendre fou. J'avais fini de lire, et j'avais une autre compréhension de tous les récits antérieurs sur cet endroit où nous sommes; partir m'était absolument nécessaire, il me fallait me conforter à cette limite nouvelle; autrui n'était plus uniquement du monde des vivants, et si la douleur navigue sur le ruban de Moebius du moi, la mort, elle, explore tout les lamelles du flux. Tout est à vous ! Vous avez un rendez-vous ! Les mots me manquent ! J'avais entendu parler de ces endroits par mes parents dans mon enfance, il y a eu cette coïncidence, il y a eu Elle, Eliade, j'ai tout lâché, je suis parti, et nous sommes ensemble depuis le début, même si mon voyage a été décidé seul. Nous sommes tous partis ici, dès l'angoisse et le sourire partagés; cette vallée est immense, nous sommes ici, comme dans un vide qui s'éveille toujours, en une tentative d'arriver seul dans cette lumière ouverte par le fleuve de nuit, comme une contemplation mais qui ne s'interpose plus entre aucun conflit. Qu'y-a-t-il dans ce toujours même cercle ? Que craindre ? Ce moment est imminent. Ce que nous essayons de dire: notre ajout de réel au flux.




En ce même Har-ki-Pori: le prêtre prend en main la lampe aux cinq mèches et invoque la Ganga tandis qu'il décrit dans le ciel des cercles lumineux qui dansent dans les ténèbres. Cette vie, ce monde, tournent autour de la Ganga, elle en est le coeur.


 

Le temple attendait au delà de la forme
Certains avaient juste mis le pied dehors lorsqu'un vent de tempête se leva; on se précipita sous les toiles, qu'il fallait retenir au vent, mais tous déjà, nous agitant au pied des montagnes si proches, étions recouverts d'une peau brunâtre et grumeleuse, mélange de vent, d'eau et de terre arrachée aux rochers, tous étions contigus et adhérents à cette nature forte mais sans malice. Le pèlerinage se marquait sur nos surfaces comme subitement aussi il s'était déjà connecté dans nos esprits: il prenait forme. Le soleil revint déjà, et nous n'eûmes plus, riant, qu'à nous étirer pour prendre notre place dans l'atmosphère et le vent du plateau maintenant immense. Ce jour là, nous étions venus découvrir une forme autre de nous-mêmes, et les tuniques même de notre pensée se renversaient: le pèlerin entre dans un autre monde et en même temps dans sa propre grotte, abyme et contrepoint de lui-même, en poésie comme en chemin. Au-delà, plus aucune habitation humaine, plus aucune route, la montagne seule, le glacier retiré là, libérant sa moraine où nous nous étendons maintenant. Il faut encore s'engager pourtant, nous n'avons pas essayé cette fois, d'autres y étaient venus, et ailleurs nous reviendrons. Le temple est un peu plus bas maintenant, le temple attend, navire bondé, aux amarres.

 

 

La passe de la parole
Si nous avions eu le temps, nous serions allés dans tous ces sanctuaires, y compris celui-là; mais le pèlerinage, métonymie, seuls des noeuds, le temps y est inutile en successions, partir, revenir; à la source c'est peut-être la mère ogresse rugissante, c'est peut-être l'origine, c'est peut-être la fin, un nom a changé entre deux, et nous invoquons: que la parole vienne dans notre bouche ! Que la parole vienne ! Que s'ouvrent ces deux portes là qui grondent le son ! Que ne couvre plus l'orchestre de la terre nos efforts désespérés ! De ce lieu qui inonde tout et toute la terre, jusqu'aux mégalopoles les plus autonomes de modernité ! Etouffées ! Notre coeur est plein d'un mélange de souvenirs de ce que nous avons vu, et de rêves de ce que nous voulons voir, dans cet entre-deux si plein de l'étape ! C'est la passe du souffle, et nous nous installons juste hors de danger pour la nuit: nous sommes passés, sains et saufs, entre la montagne de mousson qui coule sur la route, par les virages qui tombent, les torrents qui passent, d'autres sont au ravin depuis hier mais nous ne le saurons que plus tard, quelques engins chassent les pierres d'éternelle érosion, nous ignorons donc que nous sommes saufs, et nous nous réjouissons mais du calme des tentes attachées par quelques pierres à la montagne, des tentes d'enfants, des tentes d'adultes.

 

 

En voyage solitaire, la mort a moins de prise. Avoir la vie sauve n'épargne rien, tout reste à l'affut, nous avançons à nouveau, plongés dans des pensées agrippant les mots d'autres mères, admirant le monde à venir, peinant encore à la conversation des manques privés. Nous arrivons, le fleuve tombe sur l'ascète, le temps s'arrête, entre nos doigts l'eau n'est ni tout-à-fait liquide ni tout-à-fait solide, dans ce gel le souvenir et l'espoir sont également pris. Le premier renonçant  m'interpelle, presque par surprise, quelqu'un que l'on attendait, quelqu'un qui fait partie du voyage, déjà incorporé, dépassement d'un étrange, annoncé par les ruelles et venelles de l'émotion desquelles un homme aussi démuni que moi ne réussira pas à sortir s'il vient jamais à y entrer. Mais si la réalité malgré tout un jour se dissipe, nous répéterons ces questions le nombre de fois nécessaire, comme une glossolalie, comme une transe, en quelque langue, inutile, que ce soit, et Baba s'y traduira enfin par père. Longtemps s'être grisé à la solitude, longtemps avoir tenté la prise au groupe, ici plus d'anxiété ni d'espoir d'atteinte-attente, mais source sans plus de confusion, le voyage est terminé. Ice ! Diamonds ! Il n'y a que ça qui leur importe, à tous les autres qui ne passent plus ici ! Alors qu'ici tout enveloppe, tout s'enveloppe, animal, espace, nourriture, parole ! Plus rien n'est sur la forme ! Les limites se mêlent et se démêlent ! Le mystère encore enfle de l'atteinte ! Porte encore fermée, vallée à jamais ouverte, sourire ou effroi, le voyage ne peut avoir la neutralité d'un quelconque objectif.

 

 

Les coupures formaient justement chemin.

Entre le groupe, l'impératif de la solitude est au travail. Voir la glace n'était qu'un des probables, et qu'avons-nous réellement vu ? Et tout le monde a-t-il vu la même couleur ? N'est-il pas possible que nous nous trompions-tous ? Hallucination versus scepticisme ? Syndrome contra-stendhalien, cette mélancolie d'attente du pèlerin ? Ce qui voudrait dire que la vérité, le rêve, l'idéal, tout ce qui a été le sujet de tant de poèmes, de légendes et de contes, en bref, ce qui fait que ce pays existe, tout cela pour nous ne se serait pas écroulé en un instant.  Suit une très longue passe de doute, qui se prolonge en invocation du suprême... vous devez parler... Mère... vos lèvres... mais aucune lumière, très longtemps encore... mais de quelle catastrophe est cette semence en elle ? Fécondée par Ganga même, ce chemin aussi vers la catastrophe ? Mère en quitte son corps, voit la scène, tous sont orphelins, souffrants, arrachés... Mort et prémonition... ne se rappelle plus... Des lépreux, des muets, une danse macabre... Prophétie, malédiction... Mais avons-nous le droit de le voir, de l'entendre, ou seulement de le dire,ce millénarisme où Shiva est antéchrist et messie ?

 

 

Terre brûlée et sans glace. Shiva est cycle, eau, Elle est feu. Nous nous rapprochons du port, mais nous ne connaîtrons jamais la réponse. Nous dansons sur cette scène, ravis de nous balancer entre l'ombre et la lumière. Maya. Où sommes nous parvenus dans ce voyage qu'est le récit de notre pèlerinage ? Comment parler d'arriver quand nous nous arrêtons un peu au milieu du chemin, ou même tout au début, pour reprendre notre souffle, et qu' un pan de réel alors se dévoile, mais l'arrivée est encore ce chaos, mais ce fragment, cette facette qui s'impose, épidémique; et puis reprendre le chemin. Comment soulever même la question de l'arrivée ? Destination de nos jambes, destination de notre esprit, que décrire, que vouloir décrire ? Arriver est un sentiment de plénitude: nous sommes arrivés, journal de mes sources, je suis bien là où je voulais être; pourtant, je repars bien vite à Jageshwar, vers le père, mais le vrai but est l'union, il ne suffit pas, de rechercher le père... Mais Elle, qui est-elle donc ? Khali ? Nous n'avons fait qu'amasser des ténèbres, toujours plus de ténèbres, que nous lançons par poignées dans votre direction, nous n'avons pas eu le courage de prononcer les mots. Marcher, marcher, parce qu'il le faut, ne pas cesser de marcher, se le promettre, tracer ces directions de sens, ces directions de membres.

 

 

Nous ne sommes pas limités. De l'homme fini, comme de l'homme de tangentes de lois, un peu s'est détaché, lorsque nous marchons notre souffle donne naissance. Kali est enceinte de la catastrophe, nous ne disons pas qu'elle est folle, nous admettons qu'elle mettra un jour au monde le démon, nous sommes tous impliqués, personnellement, impersonnellement, la femme s'est dissolue, ce n'est pas un viol. Retourner à Rishikesh ? Mais Rishikesh a disparu ! Accusés les flots, figurés tout devant, entremêlés, du songe et de la fonte ! L'homme est événement géologique ! Notre tête touche le ciel, nos bras et nos jambes se projettent jusqu'à l'horizon, notre souffle gagne, esthétique et immense, nous vivants logiques, et pourtant paniqués à la cloche du sublime, humains en seuls vivants capables de devenir illogiques ! Aucun autre être vivant, aucune matière inerte ne le peut ! Nous sommes malgré tout heureux à la pensée que nous n'avons pas chassé de nos coeurs un sentiment moral qui dépasse la logique et la conscience du bien et du mal.  Nous ne savons pas si vous partagez avec nous; mais quelque chose ne se dissout pas en nos titans démoniaques, quelque chose persiste, quelque lien rompu même ne saigne plus; sa culpabilité proclamée, par Elle, lie ce qui est arrivé, du moins dans notre trouble actuel nous préférons penser qu'il y a un enchaînement de cause à effet.

 

 

Je sais pourquoi j'étais rentré dans cet antre, reprenant mon souffle. J'y étais prêt à entendre, et à comprendre, ce qu'il allait me dire. Il parla. Parla-t-il ? Dehors, sur les corps humains on retrouvait les mêmes étendues désertiques et fissurées qu'à la surface de la terre. Il a dit ce que j'appelais hier. Dans dix ans. Chacun n'est qu'un point en avant ou en arrière sur une ligne continue. De ce pas-de-côté, voir, entendre, sentir, au même instant: dans le voyage, comme dans ce fleuve descendu, monté: sentir les hommes-sans. Je sors, avec la respiration, sans rien laisser sauf ce sourire, d'autres persistent dans le noir; son sourire à lui écarte tout un pan du rideau de scène. Mais reprend déjà la tentative de dialogue, dialectique, exploration extrême, tout ce jeu, la parole encore et toujours disséquée, pesée, suturée à neuf, des centaines de milliers d'années, depuis que l'eau s'est retirée. Le météore se reforme, nos besoins sont ce météore, nos désirs sont ce météore de la catastrophe naturelle. Nous sommes des gens ordinaires, et c'est une affaire énorme dans la vulve de l'origine, de la puissance, de Kali piétinant Shiva prostré, le temps affrontant destruction et création, l'eau qui monte à nouveau, et le voyage.



Nos paroles avancent sans doute jusqu'à un point, ensuite au moment précis où l'on va révéler le vrai nom, nos bouches se ferment. Alors, nous échangeons des regards...

 

 

 

Entre gouffres et pics, à leur tain d'entre-catastrophes, ces carrières du voyage, des bivouacs prennent les armes à l'infini pour cuire et manger le monde, aller de l'autre côté de la représentation. Le repas vient à peine de commencer; des montagnes jusqu'au ciel, et entre des gueules béantes de requin, assez vastes pour contenir des mondes entiers. Il y avait de si beau couchers de soleil, de la neige sur l'Himalaya, mais je voyageai uniquement dans les brumes, léger.  Les racines de l'arbre de la compassion plongent dans le coeur de milliards d'hommes, et Shiva danse le cycle de l'imagination humaine, retournant à l'envie les tuniques de Parvati. Mais déjà, dans la tente des libérés, on te donne un grand coup, merveilleuse caresse, cette naissance humaine et son voile qui masque le mal et éloigne le réel. Décrire la catastrophe n'est pas possible au moins dans une langue humaine; à la douleur qui imprègne notre existence nous avons voulu faire entendre les invocations qui lui sont destinées... Le souffle vital se noue de gorge en gorge, le banian peut bien résister à nouveau au déluge, mais dans cette descente du fleuve, dans cette confusion des portes de feu et de neige, que se passe-t-il si toi, si moi je ne dois pas être là ? Le grondement est très proche, tout reste inachevé, inassouvi, et je ne veux pas les cendres, et je ne veux pas le flux ! Malgré tout, cela me plaît, cela me plaît énormément...

 


 

 

La descente du Gange
L. Bhattacharya
Christian Bourgois 1993

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Published by h. j. g. de la barge
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